Rois d'Afrique

Les informations et les travaux ethnologiques sur les monarchies africaines étant rares, j'ai d'abord dû enquêter au hasard, puis aller à la rencontre des rois, hors des grandes villes, souvent au bout de pistes éprouvantes.

Pour les photographier, il m'a presque toujours fallu me plier à un protocole complexe; j'y ai mis beaucoup de temps, de tenacité et parfois d'argent. Des intermédiaires bien introduits auprès des cours royales m'ont aidé. Sans eux, les négociations devenaient impossibles.

En trois ans, entre 1988 et 1991, j'ai fait une dizaine de voyages qui m'ont permis de rester au total près de douzes mois en Afrique. Et pourtant, je n'ai pas eu le temps d'aller voir le roi des Shiluk, descendant des dynasties noires qui ont régné sur l'Egypte; la guerre civile au Soudan rendant le voyage trop compliqué. Pendant la même période, je suis allé cinq fois à Oyo, sans rencontrer l'Alafin, dont le royaume Yoruba a dominé pendant plusieurs siècles le sud du Nigeria.

Pendant ces différents voyages, je m'étais arrangé avec des téléphones qui marchaient rarement au bon moment, et des transports souvent lents et dangeureux ; mais j'ai toujours eu beaucoup de mal à m'adapter à la conception africaine du temps. C'est ainsi qu'au Zaïre, entre les autorisations nécessaires, le voyage et le rituel qui précède le port du grand costume royal, il m'a fallu trois semaines pour photographier le roi des Kuba. Au Cameroun, le Baba de Rey-Bouba m'a fait attendre huit jours dans une cabane. Au Nigeria, pendant quinze jours, j'ai suivi à la trace l'Oni d'Ifé qui n'arrêtait pas de voyager à travers le pays. En Afrique du Sud, le roi des Ndebele m'a fait passer une demi-journée devant son conseil royal, puis m'a ensuite envoyé chercher une autorisation auprès du gouvernement de Kwa-Ndebele. De secrétariats en bureaux divers, je me suis retrouvé devant un haut fonctionaire blanc, qui m'a menacé d'expulsion pour avoir violé l'état d'urgence. Dix jours de tractations et pas de photos.

Mais d'un autre côté, il y a eu aussi tout le reste, c'est-à-dire le voyage africain: les taxis-brousse, le hasard des rencontres, les "types bien", qu'ils soit ambassadeurs ou paysans, les "sales types", que j'ai plus souvent croisés dans les ministères que dans la rue; les moments forts, avec leurs majestés et leurs sujets, dans le recueillement silencieux d'un rituel; les rythmes et ce rire insensé de l'Afrique, que le destin interrompt si souvent.

Texte de Daniel Lainé

Parcours d'un photographe

Né le 29 avril 1949 à Auxerre, Daniel prend trés tôt la vie à bras le corps. Fasciné par les voyages et les terres lointaines, il est tour à tour: manutentionnaire, coursier, employé de bureau, professeur de français au Pérou, marin aux Antilles, maître d'hotel en Martinique, ouvrier agricole au Canada, accompagnateur de voyages en Indes et en Afghanistan.

C'est au cours de ses expériences qu'il fait ses premières photos, qui sont publiées par les journaux Libération, Partir et Grands Reportages.

En 1980, il entre à l'agence Gamma. De 1981 et 1993, il devient le photographe du magazine Actuel. Il est maintenant photographe independant et reporter TV.

Son travail sur les rois d'Afrique a été récompensé par le prix de la Villa Medicis en 1988, et un premier prix de World Press Photo en 1991.